Louise Bourgeois est morte. Elle a toute sa vie cherché à exorciser les souffrances vécues dans l'enfance. Une mère qu'elle adorait, mais handicapée au caractère instable. Un père volage qui trompa sa femme durant 10 ans avec la gouvernante de Louise. Insécurité, peur, instabilité on marqué son enfance.
Hier, j'ai sauvé un gros scarabée noir qui s'était laissé piéger dans le filtre de la piscine. Quand je l'ai découvert, il était près de se noyer, ne pouvant sortir dans le contre-courant trop fort pour lui. Lorsque j'ai cherché à le sauver, il a reculé et cherché à se protéger de ce qu'il prenait comme une menace. Finalement, à l'aide de l'épuisette, je l'ai sorti de là et mis dans l'herbe où il a pu reprendre son souffle et partir vivre sa vie !
L'univers de ce scarabée se limitait à ce petit local de filtration… il a eu très peur lorsque je l'ai sorti de là et l'herbe du jardin a représenté pour lui un univers inconnu et plein de menaces, certainement. Pourtant, si je l'avais laissé dans l'eau, il se serait noyé…
Pendant la nuit, comme souvent, le vécu de la journée s'est mis à tourner, à se mélanger et finalement à créer quelque chose de nouveau… Et j'ai rêvé… je rêve souvent et beaucoup… Alors, ce rêve ?
Louise Bourgeois, l'éternelle petite fille, sentant approcher l'épuisette. A-t-elle eu peur ?
Lorsque la mort arrive et qu'approche la grande épuisette, avons-nous aussi peur que mon pauvre scarabée noir ?
"J'ai toujours détesté cette femme (...) Mon travail parle souvent de meurtre", avait-elle déclaré au "Washington Post".
"J'ai misé sur l'art plutôt que sur la vie." En une phrase, Louise Bourgeois résumait toute la solitude dans laquelle elle s'était enfermée ces dernières années à New York. Née le 25 décembre 1911, la sculptrice franco-américaine s'est éteinte à son domicile de Chelsea lundi soir, à l'âge de 98 ans. Bien loin de son lieu de naissance, en banlieue parisienne. Et pour comprendre l'univers complexe de l'artiste, il faut replonger dans son enfance vécue à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Dès dix ans, elle aide ses parents, tous deux restaurateurs de tapisseries anciennes, dessinant notamment les motifs manquants.
Mais, comme elle en a témoigné plus tard, ce n'est pas ce premier contact avec l'art qui s'est révélé fondateur, mais un traumatisme familial. Enfant, elle remarque que sa jeune nounou anglaise est l'amante de son père, et que sa mère ferme les yeux sur cette relation. Une découverte qui l'a conduite vers les Beaux-arts : "Pour exprimer des tensions familiales insupportables, il fallait que mon anxiété s'exerce sur des formes que je pouvais changer, détruire et reconstruire", explique-t-elle dans un documentaire sur son œuvre.
L'effet New York
Dans les années 30, elle fait ses classes à Paris dans plusieurs académies, auprès du graphiste Cassandre ou du peintre Fernand Léger, ainsi qu'à l'École du Louvre. Dans l'effervescence du microcosme artistique d'avant-guerre, elle rencontre l'amour de sa vie, un Américain nommé Robert Goldwater, future référence de l'histoire de l'art. Un an après l'avoir rencontré, elle l'épouse et part s'installer à New York. C'est là qu'elle côtoie ses idoles, les grands surréalistes français, dont la plupart habitent la Grosse pomme. Pendant la seconde guerre mondiale, l'intelligentsia new-yorkaise la classe parmi les artistes "born in France", un attribut qui la suivra jusqu'à sa mort.
Encouragée par Marcel Duchamp notamment, Louise Bourgeois se lance dans les années 40. Elle décide d'axer toute son œuvre autour de la procréation, de la naissance, de la maternité. Elle imagine des femmes-maisons, mêlant l'architecture mathématique à l'organique. Après quelques années de recherches, l'artiste finit par se concentrer sur deux formes, véritable fil rouge de sa création: le phallus masculin, qu'elle baptise "fillette", et l'araignée qui représente la mère. Des symboles qu'elle décrypte dans un portrait, réalisé en 1993, pour le centre Beaubourg-George Pompidou: "Ma meilleure amie était ma mère, qui était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable, indispensable qu'une araignée." L'animal renvoie aussi aux tapisseries sur lesquelles elle travaillait petite.
La thérapie par l'art
Louise Bourgeois est une solitaire. A l'écart de la scène artistique, elle présente peu d'expositions. La mort de son mari, en 1973, transforme sa manière de travailler. Sur le fond, l'artiste décide d'explorer les thèmes de la féminité ou de la solitude. Sur la forme, elle débute ses séries de sculptures à taille variable, réalisées à partir de matériaux divers, parfois à partir d'objets intimes.
Utilisant ses traumatismes personnels, elle se fait un nom avec Spider ou Maman, des araignées géantes d'acier qu'elle plante dans les espaces urbains des plus grandes capitales. Entre temps, elle reçoit en 1999 un Lion d'or, à la Biennale d'art contemporain de Venise, pour l'ensemble de son œuvre. D'immenses rétrospectives, notamment à Beaubourg en 2008, lui ont rendu hommage. Et jusqu'en 2005, cette artiste a continué sa thérapie par l'art. "L'art est une garantie de santé mentale", affirmait-elle encore. L'art lui a en tout cas permis de traverser le siècle sans faillir. - Gaël Vaillant - leJDD.fr - Lundi 31 Mai 2010
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