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16 octobre 2008

Qu’ai-je donc fait ?

Comme à chaque nouveau livre de Jean d'Ormesson, me voici impatiente de le lire… voici des courts extraits de ce qu'en dit le Figaro Littéraire:

«Lire chaque soir une page de Jean d'Ormesson: dans ce temps de crise, c'est le seul remède. Les médecins devraient le prescrire aux Français qui n'ont plus le moral.

Qu'ai-je donc fait est le récit d'une trajectoire: de sa naissance (et même avant, puisque chacun, selon lui, s'inscrit dans la nuit des temps), jusqu'à un âge qui n'a rien entamé – ni l'éclat de ses yeux bleus, ni sa passion de lire et d'écrire, ni son humour. Par étapes essentielles, il retrace son itinéraire, y cherchant le pourquoi, le comment, et même l à quoi bon de sa vie. «J'écris pour y voir un peu clair et pour ne pas mourir de honte sous les sables de l'oubli.» Sujet grave en somme, sinon sérieux, sujet à étreindre le cœur, à faire monter l'angoisse, mais que Jean d'Ormesson traite à sa manière, sans se départir de la légèreté de ton et d'allure qui fait sa légende de grand écrivain, à contre-courant des psychoses, névroses et autres sinistroses dont notre époque est si gourmande…

Confession d'un enfant du siècle ou testament d'un écrivain qui s'est toujours interrogé sur lui-même, y compris sur ses dons et sur son talent, sur sa place parmi les plus grande, ce livres a un côté émouvant et un côté provocant. Emouvant, parce que Jean d'Ormesson se considère à la fin du voyage, ces voyages qu'il a tant aimés au cours de sa vie. Provocant, parce qu'il ne se renie pas, qu'il assume ses fautes et, provocation des provocations; n'en demande aucun pardon…

Tout au long de cette lecture qui donne des ailes, on se dit que Jean d'Ormesson est décidément irremplaçable. Il reste à part…»

15 octobre 2008

JMG Le Clézio

Le Clézio ? Un extrait que j'aime beaucoup:

- Je veux parler de Dzibilnocac, parce que cette légende d'un lieu solitaire où on écrit la nuit me paraît belle. Belle comme la chambre d'ombre, le lieu où on est le mieux au monde pour oublier le monde et entrer seul dans les signes, qu'ils soient gravés sur la pierre, peints sur les feuilles de papier pliées en accordéon ou imprimées sur les pages serrées des livres sans images, qu'on tourne lentement dans le silence de la nuit. Écrire de nuit, lire de nuit, c'est le plus extraordinaire et le plus facile des voyages. Le temps se défait à rebours, le temps s'étire et se retourne, ponctué seulement parfois par un bruit de cloche venu de quelque sorte de tour perdue, au-delà des esplanades et des avenues, ou par le glissement du vent dans les feuillages inconnus, qui se referment aussitôt, comme font les branches et les lianes autour des murailles du vieux temple maya. -

J.-M.G. Le Clézio, La Fête chantée, p. 122.

19 septembre 2008

L’Oracle della Luna – suite 4

Page 340 - Sais-tu combien de fois il est écrit dans la Bible "N'ayez pas peur" ?

  • Trois cent soixante-cinq fois… Chaque jour où le soleil se lève, Dieu dit: "Ne craignez pas ! n'ayez pas peur !"

       

    Page 510 - Quel est selon vous le plus grand mal qui habite le cœur de l'homme et qui peut le freiner dans son chemin spirituel ?

    Le sage regarda ses interlocuteurs avec un sourire amusé.

  • Qu'en pensez-vous, vous-mêmes ?
  • L'orgueil, répondit Ibrahim.

    Les regards se posèrent vers Giovanni qui demeurait silencieux.

  • La peur, confia le jeune homme.
  • Chacun a répondu selon son propre cœur, reprit le mystique musulman.

    … Le soufi regarda Giovanni dans les yeux.

  • Sais-tu quelle est notre plus grande peur ?

    Giovanni fut surpris par cette question. Il réfléchit quelques instants.

  • La peur de mourir, me semble-t-il.

    Le vieillard demeura silencieux avant de poursuivre d'une voix à la fois légère et assurée:

  • J'ai longtemps cru cela. Et puis, au fil des années, une évidence m'est apparue. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce n'est pas de la mort que nous avons le plus peur… mais de la vie !
  • De la vie ! Sursauta Ibrahim interloqué. Aussi douloureuse puisse-t-elle être, la vie n'est-elle pas notre bien le plus précieux ? Nous nous y accrochons tous avec ferveur.
  • Oui, nous nous y accrochons, mais nous ne la vivons pas. Ou plutôt, nous nous cramponnons à l'existence. Or exister est un fait. Mais vivre, c'est un art.
  • Que voulez-vous dire ? Demanda Giovanni.
  • C'est chose très simple: sans nous demander notre avis, Dieu nous a créés: il nous a donné l'Être, donc nous existons. C'est un fait et nous n'y pouvons rien. Maintenant il nous faut vivre. Et là, nous sommes concernée: car nous sommes appelés à devenir les auteurs de notre vie. Telle une œuvre d'art, nous devons tout d'abord la vouloir; puis l'imaginer, la penser; enfin la réaliser, la modeler, la sculpter, et cela à travers tous les événements, heureux ou malheureux, qui surviennent sans que nous y puissions rien. On apprend à vivre, comme on apprend à philosopher ou à faire de la cuisine. Et le meilleur éducateur de la vie, c'est la vie elle-même et l'expérience qu'on peut en retirer.
  • Je comprends cela. Mais en quoi avons-nous peur de la vie ?
  • Nous avons peur de nous ouvrir pleinement à la vie, d'accueillir son flot impétueux. Nous préférons contrôler nos existences en menant une vie étroite, balisée, avec le moins de surprises possible. Cela est tout aussi vrai dans les humbles demeures que dans les palais ! L'être humain a peur de la vie et il est surtout en quête de la sécurité de l'existence. Il cherche, tout compte fait, davantage à survivre qu'à vivre. Or survivre, c'est exister sans vivre… et c'est déjà mourir.

    Le sage regarda ses interlocuteurs avec un grand sourire. Puis il poursuivit:

    Passer de la survie à la vie, c'est un des choses les plus difficiles qui soient ! De même est-il si difficile et effrayant d'accepter d'être les créateurs de notre vie ! Nous préférons vivre comme des brebis, sans trop réfléchir, sans trop prendre de risques, sans trop oser aller vers nos rêves les plus profonds, qui sont pourtant nos meilleures raisons de vivre. Certes tu existes, mon jeune ami, mais la question que tu dois te poser c'est: est-ce que je suis vivant ?

18 septembre 2008

L’Oracle della Luna – suite 3

Page 339 - La seule chose que tu doives regarder, c'est l'amour de Dieu… car tu es l'esclave de la peur.

Giovanni fut surpris par cette remarque:

  • Que voulez-vous dire, Batiouchka ?
  • Toutes nos fautes, tous nos péchés, proviennent de trois grands maux: l'orgueil, l'ignorance et la peur. On a dû te parler dans tes études théologiques de l'orgueil. Mais on oublie trop souvent les deux autres maux. L'ignorance, si bien dénoncée par le grand Socrate, est le mal de l'intelligence. La peur est le mal qui afflige notre cœur. Comme la connaissance est le seul moyen de vaincre l'ignorance, le seul antidote à la peur… c'est l'amour. Car le cœur de l'homme n'aspire qu'à aimer et être aimé. Toutes les blessures de l'amour, qui commencent dès notre enfance, engendrent des peurs qui finissent par paralyser notre cœur et nous faire commettre toutes sortes d'actions mauvaises, parfois même des crimes…
  • Le seul mal qu'il faut vaincre dans ton cœur, mon enfant, c'est la peur. Tous les autres maux: la colère, la jalousie, la tristesse, la culpabilité morbide, proviennent de cet ennemi intérieur. Si tu arrives à dominer ta peur, plus rien ne t'atteindra, plus aucune force mauvaise n'aura d'emprise sur ton cœur. Et pour vaincre la peur, il n'y a qu'un remède: l'amour. Tout le chemin de la vie, c'est de passer de la peur à l'amour.

       

17 septembre 2008

L’Oracle della Luna – suite 2

Page 152 - Et que pensez-vous, à la lumière des doctrines des philosophes, du destin et du libre arbitre ?

Maître Lucius se leva et alla choisir un livre dans sa bibliothèque. Il le tendit à Giovanni avec un sourire.

  • Tiens, lis déjà cela ! C'est l'introduction des neuf cent thèses que mon ami Pic de la Mirandole voulait soumettre à tous els savants de son époque et qui furent condamnées par le pape. C'est une petite merveille et tu trouveras dedans ce que je pense sur la liberté humaine.

       

    Page 153 - C'est vrai, se dit-il. Quelle chance d'être homme et non point bête ou plante sans esprit pour pouvoir questionner et contempler les mystères du monde, ou bien ange céleste, sans corps pour pouvoir jouir des plaisirs de la Terre.

       

    Page 158 - Si le destin a mis cette femme de manière si étrange sur ton chemin, prie pour elle, confia-t-il à Giovanni. C'et la seule chose que tu puisses faire d'utile et peut-être n jour la reverras-tu ou bien comprendras-tu le sens de cette rencontre. La Providence met parfois sur notre route des personnes qui ont quelque chose de commun avec nous, avec notre âme, avec les lignes majeures de notre propre destinée, sans que nous ayons les moyens de le comprendre. Si cette personne t'a touché, prie pour elle, on garçon, confie-la à Dieu. Ainsi tu acceptes de relier ton âme à la sienne dans ce grand mystère de l'amour qui relie de manière invisible les êtres humains et que l'Eglise appelle la communion des saints.

    Giovanni ouvrit de grands yeux interrogateurs.

  • La communion des saints, continua le vieux maître, cela signifie que tous les humains sont reliés entre eux par un destin commun et que des fils invisibles nous relient les uns aux autres. Nos prières peuvent aider des personnes que nous n'avons peut-être jamais rencontrées et nous-mêmes pouvons être aidés par la prière de personnes qui ne nous connaissent pas. Car si tous les humains sont reliés par un destin solidaire, Dieu se plaît aussi à mettre en relation de manière plus étroite non seulement sur terre, mais dans le monde invisible, des êtres qui ont quelque point commun en leur âme ou leur caractère. Au-delà de notre propre famille de chair et de sang, nous appartenons à des familles spirituelles, des familles d'âmes si tu préfères. Notre rencontre si étonnante en est sans doute un bon exemple. Elle n'est pas le fruit du hasard, mais celui d'une force mystérieuse qui noud a conduits l'un vers l'autre parce que nous avions quelque chose de commun et quelque chose à échanger.

       

    Page 160 - Ce n'est qu'à la Résurrection finale, à la fin des temps, que nous nous découvrirons tous.

       

    Page 162 - Pic de la Mirandole - "Si je t'ai mis dans le monde en position intermédiaire, c'est pour que tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour: si nous ne t'avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel, ni immortel, c'est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines."

       

    Vous insistez comme Pic de la Mirandole sur le libre arbitre, je me demande comment vous pouvez croire à l'influence des astres. N'est-il pas contradictoire d'affirmer d'un côté que l'homme est libre e créer sa vie, et de l'autre qu'il est soumis au déterminisme astral ?

  • Tu as parfaitement raison mon garçon ! s'exclama le philosophe, se redressant sur sa chaise. C'est la raison pour laquelle, bien que passionné par la magie et toutes sortes de phénomènes occultes, Giovanni Pico a toujours vivement critiqué l'astrologie. … Ce dont je suis sûr, c'est que les astres ne nous déterminent pas. Comme le disait Ptolémée, le grand astrologue de l'Antiquité qui a vécu au IIe siècle à Alexandrie, "les astres inclinent, mais ne nécessitent pas". Pour Ptolémée, l'influence astrale, qui donnait le caractère de l'individu, s'ajoutait au conditionnement familial ou de la cité, et l'homme conservait toujours une part de libre arbitre face à toutes ces influences. Il n'y a donc aucun déterminisme absolu, aucune fatalité, sauf à être soumis à ces divers conditionnements et à ne pas exercer son libre arbitre, ce qui est malheureusement le cas de ceux qui vivent uniquement selon leurs désirs charnels et non selon leur esprit. C'est d'ailleurs ce que Thomas d'Aquin confirmait. Il croyait aussi à l'influence des astres et affirmait qu'il était possible de prédire le destin d'un individu soumis à ses passions, car, selon l'adage "un caractère force un destin". Mais l'homme capable de se dominer et de régler son caractère selon les lois supérieures de la morale et de l'esprit échappe à toute fatalité et coopère librement à sa destinée. Dès lors, et c'est heureux, toute prédiction astrologique devient impossible ou incertaine.
  • Si j'ai bien compris, les astres influencent le corps et les passions et non l'âme spirituelle de l'homme où réside son libre arbitre ?
  • C'est bien cela.
  • Mais comment échapper à notre conditionnement, qu'il soit familial, collectif ou astral, et s'affranchir ou coopérer librement à notre destinée plutôt que de la subir ?
  • On n'échappe jamais totalement à son conditionnement. Lhomme reste marqué toute sa vie par sa langue, son éducation, son caractère inné, que sais-je encore ! De même si on possède une fragilité de santé ou une tare physique à la naissance on l'aura toute sa vie. Mais par l'exercice de son libre arbitre qui réside dans la partie la plus spirituelle de son âme, c'est-à-dire son intelligence et sa volonté, l'homme peut faire des choix qui orientent son existence, ses pensées et ses actions dans une direction qui n'est pas uniquement le fruit de son caractère, de ses désirs, de se instincts, ou bien encore des préjugés de la tradition qu'il a reçue. Autrement dit, sans sortir de son conditionnement natal - un colérique restera toujours colérique et un artiste un artiste -il peut dominer son caractère, être maître de lui, accepter ou refuser de céder à ses passions. On ne naît pas libre, on le devient.
  • Face à un tel homme, un astrologue ne pourra donc rien prédire ?
  • … dès lors qu'il apprendra à se connaître et à se maîtriser, il pourra éviter que certaines choses se réalisent. Cependant il restera toujours bouillant intérieurement, aura envie de lutter, mais refusera de laisser sa violence s'exercer et se dominera. Il pourra alors se forger un destin autre que celui qui semblait inscrit dans son ciel de naissance. Il pourra devenir moine par exemple, et sa violence se transformera en une violence toute spirituelle pour acquérir des vertus céleste. Comme le dit le Christ: "Le Royaume de Dieu se conquiert par la force et seuls les violents s'en emparent."
  • … N'existe-t-il pas certaines rencontres, certaines épreuves ou certains événements heureux, qui sont écrits depuis toujours ?
  • Tu as parfaitement raison ! Je crois en effet aussi que la Providence divine a voulu mettre certaines rencontres ou certains événements, heureux ou malheureux, sur notre route. Nous n'y échapperons pas… Mais chacun pourra réagir librement face à ces événements programmés par le destin. L'homme malade pourra se plaindre contre son sort et gémir toute sa vie ou bien sortir intérieurement fortifié et grandi par cette épreuve…
  • … Les astres sont des signes que la Providence a posés pour nous permettre de mieux nous connaître et de déchiffrer les arcanes de notre destinée, mais nullement pour nous déterminer de manière absolue. Il faut les regarder comme des phares qui nous éclairent et non comme des causes qui nous aliènent.
  • … L'observation des phénomènes célestes est aussi vieille que les premières civilisations. Partout où l'homme a jadis construit des villages et des cités, il a observé le ciel. Telle qu'elle nous est parvenue, la science des astres est née bien avant la venue du Christ et même de Moïse, dans les cités chaldéennes d'Ur et de Babylone. Les Chaldéens, c'est d'ailleurs ainsi que les Romains appelaient les astrologues, observaient les planètes et avaient pris l'habitude de noter sur des tablettes d'argile le mouvement capricieux des corps célestes, ainsi que tout phénomène cosmique particulier… comme ils notaient par ailleurs tout événement important survenu sur Terre - épidémie, famine ou récolte exceptionnelle, naissance ou mort du roi, guerre ou invasion ils finirent par établir des corrélations entres les événements célestes et les événements terrestres. C'est ainsi qu'est née l'astrologie, mot grec dont tu devrais pouvoir deviner l'étymologie…
  • Le discours sur les astres, répondit Giovanni.
  • Exactement. Les Chaldéens ont attribué au Soleil, à la Lune, aux cinq astres dont nous observons les mouvements dans le ciel et qu'on appela "planètes" - d'un mot grec qui signifie "errant" puisqu'il s'agit d'astres errants - ainsi qu'aux différents phénomènes cosmiques, la cause des événements terrestres. Et puisque ces événements célestes se reproduisaient régulièrement, ils en déduisirent qu'ils produiraient à nouveau sur Terre des événements similaires. L'observation sur plusieurs millénaires permit de valider cette connaissance empirique et de prévoir..

22 août 2008

L’Oracle della Luna – suite 1

Page 148 - "…lis donc ce passage du livre écrit par Luther en réponse à celui d'Erasme qui lui reprochait sa doctrine sur le libre arbitre.

Le philosophe ouvrit le trait Du serf arbitre et le tendit à Giovanni. Le jeune homme vit que quelques lignes étaient soulignées:

 

  • Ainsi la volonté humaine est placée entre deux, telle une bête de somme. Si c'est Dieu qui la monte, elle veut aller et elle va là où Dieu veut, comme dit le Psaume: "Je suis devenu comme une bête de somme; et je suis toujours avec toi." Si Satan la monte, elle veut aller et elle va là où veut Satan. Et il n'est pas en son arbitrage de courir vers l'un ou vers l'autre de ces cavaliers ou de le chercher; mais ce sont les -cavaliers eux-mêmes qui se combattent pour s'emparer d'elle et la posséder."
  •  

    Le vieil homme s'insurgea avec véhémence: Ce Dieu qui s'empare des uns et livre les autres au pouvoir du démon n'est pas le mien ! Car cela revient à dire, puisque Dieu est Tout-Puissant et l'homme totalement impuissant, que Dieu est la cause non seulement du bien, mais aussi du mal. C'est bien ce que mon ami Erasme a compris et c'est la raison pour laquelle il a écrit sa Diatribe sur le libre arbitre. Le philosophe se saisit de l'ouvrage et l'ouvrit vers la fin.

       

    Erasme conclut à juste titre que la théorie de Luther conduit à ce terrible paradoxe selon lequel "Dieu couronne chez les uns ses propres bienfaits par la gloire éternelle et punit chez les autres ses propres méfaits par les éternels supplices". Cette position est intenable pour nous. En tant que chrétiens, nous ne pouvons souscrire à cette représentation d'un Dieu si cruel et, en tant qu'humanistes, nous ne pouvons accepter que l'homme soit ainsi totalement dépourvu de libre arbitre. Je crois, hélas, que Luther a abaissé l'homme en voulant glorifier Dieu. Nous entendons au contraire glorifier Dieu en élevant l'homme. Car c'est la grandeur de Dieu d'avoir créé un homme libre et c'est la grandeur de l'homme de pouvoir librement reconnaître Dieu et coopérer à son Salut par la foi, mais aussi par ses actes, fussent-ils inspirés et soutenus par la grâce divine ! Nous partageons avec Luther son souci de réhabiliter la parole et la pensée de chaque individu face à la tyrannie du pouvoir romain qui entend régenter la foi de tous. En cela, Luther est aussi un vrai humaniste et c'est la raison pour laquelle je l'ai jadis fortement soutenu, au prix de l'exil, contre les autorités ecclésiastiques lorsqu'il fut excommunié. Mais nous ne pouvons accepter que cette libération de la tutelle romaine se fasse au prix de la liberté humaine. Or sur cette question du libre arbitre, c'est l'Eglise romaine, malgré tous ses défauts, qui tient le discours qui sauve la dignité humaine !

     

    Giovanni se sentait pleinement en accord avec les propos de son maître. Il lui semblait en effet qu'il valait mieux être libre qu'esclave, quitte à perdre son âme en choisissant le mal plutôt que le bien.

  • Mais pourquoi Luther a-t-il opté pour cette solution théologique qui contredit la longue tradition de l'Eglise ? Demanda-t-il ?
  • C'est une bonne question. Je me la pose depuis longtemps, et je crois que la réponse est dans le caractère de l'ancien moine. Luther, à ce qu'il en a dit lui-même dans maints écrits, était rongé par la peur. Il était entré au couvent pour honorer un vœu fait à la vierge Marie une nuit où il fut terrorisé par un violent orage. Une fois au monastère, il fut si tourmenté par son Salut qu'il multiplia les austérités et les jeûnes. En fait, il était imprégné par une mauvaise prédication du Salut par les œuvres au détriment de la foi et de la grâce, et il se sentait intérieurement si incapable de faire son Salut par ses propres efforts, qu'il bascula dans une conception tout opposée, selon laquelle l'homme n'est pour rien dans son Salut ou sa damnation. Il expliqua lui-même comment il fut libéré de ses tourments en relisant l'épître de Paul aux Romains et en l'interprétant d'une manière telle que le Salut dépendait entièrement de la foi donnée par la grâce, et non des œuvres. Dès lors, la peur de la damnation éternelle le quitta. Puisque Dieu lui avait donné la foi, il était sauvé, quels que soient ses actes, bons ou mauvais. Il quitta le monastère, épousa une ancienne religieuse, prit plaisir à boire et à manger et cessa de se préoccuper de son Salut !
  • Je comprends. Mais quel est précisément votre point de vue sur cette question ?
  • Avec Erasme et la grande tradition chrétienne, je crois que l'homme doit son Salut à Dieu, mais qu'il y coopère par son libre arbitre et ses bonnes actions. Je concède toutefois à Luther qu'il est plus difficile de vivre avec cette responsabilité qu'avec la conviction que, quoi qu'on puisse faire, bien ou mal, nous sommes sauvés… tandis que les incroyants sont réprouvés !

21 août 2008

L'Oracle della Luna

Comme promis ce matin par Lady Painter, je vous donne ici quelques extraits du livre que j'ai dévoré ces derniers jours…

Au compte-goutte, les extraits, parce que j'ai peur de vous effrayer en vous en donnant trop à la fois. Alors, à ceux ou celles à qui ça plaira, rendez-vous demain ici pour la suite…

Frédéric Lenoir - Livre de Poche

Exister est un fait, vivre est un art.

   

Tout le chemin de la vie, c'est de passer de la peur à l'amour.

   

D'abord, et c'est presque un cadeau, une recette de peinture, page 40:

«Après avoir gravé le dessin de la Vierge à l'Enfant et déposé des feuillures d'or sur les contours des personnages, il avait soigneusement sélectionné ses pigments, les avait mélangés avec un jaune d'œuf et s'était mis à peindre. Partant des couches les plus sombres de la peau et des vêtements, il apportait progressivement la lumière, et l'icône prenait vie, à une vitesse étonnante.»

   

Page 87: «…la prise de conscience que ses rêves ne lui avaient jamais menti, que son cœur ne l'avait jamais trahi, que ses questions tourmentées avaient trouvé une réponse lumineuse : il faut suivre les désirs les plus profonds de son être, car c'est Dieu qui les a semés.

Le doute qui rongeait son âme venait de le quitter. Il possédait désormais une des clefs de l'existence, aussi douloureuse qu'elle puisse être parfois.»

   

Page 105: «Au fond de lui, Giovanni était tout sauf fataliste. Il avait toujours senti, par une sorte de pressentiment qu'il pouvait choisir sa vie et non la subir. C'est pourquoi il avait accueilli ses désirs les plus profonds comme des possibles. C'est aussi la raison pour laquelle il avait décidé, envers et contre tous, de partir à la recherche d'Elena. Il savait qu'il devait prendre son existence en main, sans quoi il ne quitterait jamais son village et mènerait la vie qu'il ne désirait pas. En même temps, il s'était souvent demandé pourquoi il était si différent des autres enfants. Pourquoi il avait des désirs si éloignés de ceux de ses camarades. Il en avait conclu qu'il devrait peut-être accomplir certaines actions dans sa vie qui lui seraient inspirées par quelque force qui gouverne l'univers et qui le dépasse. N'est-ce pas ce que Luna nommait «le destin» ?»

Ça vous a plu je l'espère.. bonne fin de journée et prenez bien soin de vous, surtout !

24 juillet 2008

Chet Baker

Parce que j'ai lu ce matin un article qui m'a beucoup touchée...

A écouter ce soir, sur la terrasse, en regardant le coucher de soleil avec un petit apéro...

Santé !

19 juillet 2008

Portrait d’un artiste avec Vingt-six Chevaux – suite et fin

Et pour en finir avec les extraits de ce livre, ces dernières citations que j'ai aimées:

Page 89

  • J'étais juste en train de réfléchir.
  • Au poète ?
  • A ma peinture, là au fond de l'arroyo. C'est un bon endroit, cette surface plane dans le grès.
  • Personne ne la verra jamais.
  • Les poètes et les peintres n'ont pas à se soucier de cela, dit Vingt-six Chevaux. Quant au spectateur, non seulement il n'y comprend rien, mais cette fois il ne saura même pas où elle est. A lui de chercher.

Vingt-six Chevaux contempla le terrible abîme de l'arroyo au pied de la falaise de grès.

  • Oui, Ring à lui de chercher.
  • Est-ce que tu ne crois pas, dit Ring, que deux personnes peuvent passer tout leur temps ensemble, se fier l'une à l'autre comme les Gens des Cent Feux, mais plus encore, être frères de sang ?
  • Frères de sang ?
  • Plus encore. Ne pas être forcément seuls, comme le poète.
  • Bien sûr, dit Ring, bien sûr. Pourquoi pas ?

Vingt-six Chevaux immobilisa son cheval Appaloosa.

  • Mais un homme doit peindre ses propres tableaux peindre son propre hogan bleu.

Il laissa repartir son cheval.

  • Tout homme possède ses propres tableaux, dit Vingt-six Chevaux
  • Pas comme le poète, mais plutôt… comme Le Prince.
  • Oui, plutôt comme Le Prince, dit Vingt-six Chevaux.

Page 99 – Je dois quand même avoir quelque chose. Ma femme dit que j'ai quelque chose. La compagnie aussi. Mais ce n'est sûrement ni de l'astuce, ni un physique avantageux. Qu'y a-t-il d'autre ? La volonté. Voilà ce que j'ai – de la volonté. Si le bon Dieu vous a oublié pour tout le reste, on peut toujours se rabattre sur la volonté, il y en a à revendre. Et l'entêtement et la persévérance ; ne pas tromper son monde et trimer dur. Voilà ce que j'ai. Autrement dit, rien.

…Vingt-six Chevaux, qui était allé à la fenêtre pour éviter le citadin, regarda au loin et songea : Comment dire ça à un type pareil ? Comment lui parler de cet homme qui savait qui il était ? Comment lui parler du Prince ? Qui d'autre qu'un artiste pourrait comprendre la solitude et la singularité que crée le besoin d'appartenir, mais d'appartenir à sa propre façon ? Qui pourrait donc le comprendre ? comprendre qu'il était obligé de vivre au bout du monde parce que c'était le seul endroit où il était compris ? A présent c'est différente et, à ce que dit le citadin, il y a dans le monde entier des gens qui le comprennent, A présent on veut lui consacrer une émission. Mais là-bas qui le comprenait ? Personne. Voilà pourquoi certains êtres sont obligés d'aller au bout du monde, parce qu'au milieu du monde on ne les comprend pas.

Page 123 – Vingt-six Chevaux dit que chacun a quelque chose dont il a envie de se débarrasser et j'ai l'impression que parfois c'est de lui-même qu'il veut se défaire. Merde alors !

Voilà ! C'est fini ! A vous qui avez eu la patience de me lire jusqu'ici, je souhaite une très bonne journée et je vous remercie de votre visite.

17 juillet 2008

Portrait d’un artiste avec Vingt-six Chevaux - suite

Ce livre est tout plein de petites perles… Je vous en offre encore quelques-unes ici. Bonne lecture et très bonne journée à vous qui passerez par là.

Page 79 – Pourquoi va-t-on sur la lune ? On est malheureux sur la terre ? Curieux ? Non, on va sur la lune pour y trouver quelque chose. Faire une découverte. Trouver l'être intérieur. C'est faux, le seul être intérieur est celui qu'on y met. La personnalité intime est bien trop superficielle et évidente. Le mystère n'est pas mystérieux. Je dois être un poète pragmatique…

Les gosses ne sont pas méchants, ils ne sont simplement pas humains. Les épouses, elles, le sont beaucoup trop. On aurait dû promulguer une loi contre elles, mais on ne l'a jamais fait. Maintenant c'es trop tard, toutes les lois ont été promulguées…

Page 80 - … personne ne lit les poèmes qu'on publie. C'est la meilleure façon de garder un secret. Seuls les poètes ont une intimité. Seule la lune est sûre…

Il avait attendu longtemps le moment de prendre sa retraite, d'avoir tout son temps pour écrire, pour dire tout ce qu'il avait à dire. Mais maintenant, après deux mois ici sur la lune, il s'apercevait qu'il n'avait rien à dire. Absolument rien, pas même un petit poème. Rien.

Il fut un temps où, entre des relevés d'actuariat, j'arrivais à m'évader, mais à présent de quoi m'évaderais-je ? Ma vie tout entière devait trouver ici son apogée. Comme les Indiens avec leur volcan, nous sommes une drôle de tribu, nous les Blancs. J'allais faire éruption en un feu d'artifice de talent qui répandrait mon génie sur le monde. Mais j'ai allumé le pétard et il ne s'est rien passé. Mes vieux pneus n'ont pas brûlé.

Page 86 – La longue route pour descendre. Toute la route. Oui, il faut bien qu'il y ait un moyen de descendre et de s'en aller et je suppose que c'est toujours une longue route. Il n'y a pas de raccourcis. Un homme ne peut pas, aucun homme n'a le droit. L'échec est inhérent à toute tentative. On ne peut pas s'évader. Il faut parcourir la longue route, tout entière. Il faudra encore bien du temps avant que l'homme puisse s'évader dans une vraie lune. Je ne veux pas de billet. Je n'en voudrai jamais, car on ne peut s'en procurer un qui vous éloigne de vous-même. C'est une sorte de magie dont aucun Indien, aucun homme n'est capable. Et en attendant qu'ils disposent de cette sorte de magie, je vais écrire la mienne. Personne n'a besoin de le savoir. Seul le poète a son quant-à-soi. Seul le monde est sûr.

Page 87 – J'ai appris que la terre est un monde plein de beauté, peuplé d'êtres merveilleusement issus de temps reculés. Il y a toujours de la poésie – à être vivant. C'est bien de la poésie pour vous, n'est-ce pas ? Une attache mystique avec le pays, voilà votre magie. Ce pourrait être la seule qui compte.