Page 148 - "…lis donc ce passage du livre écrit par Luther en réponse à celui d'Erasme qui lui reprochait sa doctrine sur le libre arbitre.
Le philosophe ouvrit le trait Du serf arbitre et le tendit à Giovanni. Le jeune homme vit que quelques lignes étaient soulignées:
- Ainsi la volonté humaine est placée entre deux, telle une bête de somme. Si c'est Dieu qui la monte, elle veut aller et elle va là où Dieu veut, comme dit le Psaume: "Je suis devenu comme une bête de somme; et je suis toujours avec toi." Si Satan la monte, elle veut aller et elle va là où veut Satan. Et il n'est pas en son arbitrage de courir vers l'un ou vers l'autre de ces cavaliers ou de le chercher; mais ce sont les -cavaliers eux-mêmes qui se combattent pour s'emparer d'elle et la posséder."
Le vieil homme s'insurgea avec véhémence: Ce Dieu qui s'empare des uns et livre les autres au pouvoir du démon n'est pas le mien ! Car cela revient à dire, puisque Dieu est Tout-Puissant et l'homme totalement impuissant, que Dieu est la cause non seulement du bien, mais aussi du mal. C'est bien ce que mon ami Erasme a compris et c'est la raison pour laquelle il a écrit sa Diatribe sur le libre arbitre. Le philosophe se saisit de l'ouvrage et l'ouvrit vers la fin.
Erasme conclut à juste titre que la théorie de Luther conduit à ce terrible paradoxe selon lequel "Dieu couronne chez les uns ses propres bienfaits par la gloire éternelle et punit chez les autres ses propres méfaits par les éternels supplices". Cette position est intenable pour nous. En tant que chrétiens, nous ne pouvons souscrire à cette représentation d'un Dieu si cruel et, en tant qu'humanistes, nous ne pouvons accepter que l'homme soit ainsi totalement dépourvu de libre arbitre. Je crois, hélas, que Luther a abaissé l'homme en voulant glorifier Dieu. Nous entendons au contraire glorifier Dieu en élevant l'homme. Car c'est la grandeur de Dieu d'avoir créé un homme libre et c'est la grandeur de l'homme de pouvoir librement reconnaître Dieu et coopérer à son Salut par la foi, mais aussi par ses actes, fussent-ils inspirés et soutenus par la grâce divine ! Nous partageons avec Luther son souci de réhabiliter la parole et la pensée de chaque individu face à la tyrannie du pouvoir romain qui entend régenter la foi de tous. En cela, Luther est aussi un vrai humaniste et c'est la raison pour laquelle je l'ai jadis fortement soutenu, au prix de l'exil, contre les autorités ecclésiastiques lorsqu'il fut excommunié. Mais nous ne pouvons accepter que cette libération de la tutelle romaine se fasse au prix de la liberté humaine. Or sur cette question du libre arbitre, c'est l'Eglise romaine, malgré tous ses défauts, qui tient le discours qui sauve la dignité humaine !
Giovanni se sentait pleinement en accord avec les propos de son maître. Il lui semblait en effet qu'il valait mieux être libre qu'esclave, quitte à perdre son âme en choisissant le mal plutôt que le bien.
- Mais pourquoi Luther a-t-il opté pour cette solution théologique qui contredit la longue tradition de l'Eglise ? Demanda-t-il ?
- C'est une bonne question. Je me la pose depuis longtemps, et je crois que la réponse est dans le caractère de l'ancien moine. Luther, à ce qu'il en a dit lui-même dans maints écrits, était rongé par la peur. Il était entré au couvent pour honorer un vœu fait à la vierge Marie une nuit où il fut terrorisé par un violent orage. Une fois au monastère, il fut si tourmenté par son Salut qu'il multiplia les austérités et les jeûnes. En fait, il était imprégné par une mauvaise prédication du Salut par les œuvres au détriment de la foi et de la grâce, et il se sentait intérieurement si incapable de faire son Salut par ses propres efforts, qu'il bascula dans une conception tout opposée, selon laquelle l'homme n'est pour rien dans son Salut ou sa damnation. Il expliqua lui-même comment il fut libéré de ses tourments en relisant l'épître de Paul aux Romains et en l'interprétant d'une manière telle que le Salut dépendait entièrement de la foi donnée par la grâce, et non des œuvres. Dès lors, la peur de la damnation éternelle le quitta. Puisque Dieu lui avait donné la foi, il était sauvé, quels que soient ses actes, bons ou mauvais. Il quitta le monastère, épousa une ancienne religieuse, prit plaisir à boire et à manger et cessa de se préoccuper de son Salut !
- Je comprends. Mais quel est précisément votre point de vue sur cette question ?
- Avec Erasme et la grande tradition chrétienne, je crois que l'homme doit son Salut à Dieu, mais qu'il y coopère par son libre arbitre et ses bonnes actions. Je concède toutefois à Luther qu'il est plus difficile de vivre avec cette responsabilité qu'avec la conviction que, quoi qu'on puisse faire, bien ou mal, nous sommes sauvés… tandis que les incroyants sont réprouvés !
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