Extraits de "Les Îles" de Françoise Grauby, aux éditions Maurice Nadeau:
p. 55 - Elle était à la poursuite d'une idée fixe: être une artiste malgré tout (et notamment le fait majeur qu'elle n'a rien à dire, à démontrer, tout à apprendre)...
p. 56 - elle ne se déplaçait alors qu'avec son artiste portatif comme d'autres portent leur ombre, qui est bien assez lourde, et attendait patiemment...
... Elle n'osait pas encore confier à ses amis les projets artistiques qui la dévoraient car ces choses-là ne se disaient pas...
... En attendant, elle taisait ses envies d'exposer ses coulées bleues, ses mers sur papier émeri, d'ailleurs, elle n'aurait pas su dire cette envie-là, plus grande que les mots, introuvables ou rétifs, plus grande même que ses mains, quand elle essayait de la dire avec des gestes. Il fallait juste continuer à peindre encore et encore jusqu'à ce que quelque chose sans nom ni forme, sommé à coups de pinceau, épuisé d'invocations, finisse par sortir des couleurs, crève la toile, crève les yeux et accueille sa propre naissance avec des cris de soulagement, enfin, une oeuvre, mon Dieu, une oeuvre. ENFIN.
p. 73 - En classe, transparente comme une bouteille, je jouais les natures mortes à blouse marron...
p. 76 - Qu'est-ce donc que ce mystère: être une artiste ? (J'aurais bien voulu me mirer là-dedans malgré tout). Pondre régulièrement un dessin ? Noircir un cahier de brouillon, un carnet de croquis le soir après le lycée ? gribouiller dans les marges, coller des papillons aux quatre coins de la feuille, est-ce que ça compte ? ... Plus généralement, peut-on dessiner n'importe quand, n'importe où, debout dans le bus, assise sur des marches ? Surprendre des têtes dans la rue, s'asseoir sur un banc, aveugle au défilé des passants ?
Avant même d'être une artiste, j'ai des idées sur l'art. Enthousiasme: il faudra vivre dans une grande ville ou se retirer dans un désert. Dynamisme: je rentre le cou pour admirer mes dessins. Paralysie: ai-je du talent ? ... Ai-je le bon papier, le bon cadre, la bonne famille ?
p. 77 - Vivre à la maison, comme les femmes d'autrefois, m'y enterrer ? Toucher la terre, me baisser, jouer avec les couleurs, la matière, regarder passer les nuages ? Comment s'appelait cette folie ? ... Parce que ma soeur, plus raisonnable, avait choisi des études de comptabilité qui allaient la mener, jeune encore, installée dans son fauteuil de cuir... elles ne comprenaient pas qu'une fille d'aujourd'hui puisse avoir envie de remonter le temps, de le pétrir, d'en faire des petits objets curieux avec des bouts de bois et de la ficelle, des gommettes et des bouts de tissu...
Mais il n'était pas concevable dans l'horizon de ma mère que je puisse être artiste. Son environnement ne la prédisposaitpas à reconnaître leur existence comme une réalité... Les artistes poussaient dans les livres, on les classait par ordre alphabétique sur les rayonnages, ils n'étaient pas plus vivants que leurs personnages, leurs tableaux...
Elle avait eu la même réticence choquée quand j'avais décrété, sous le flot de je ne sais plus quelle lubie, que puisque c'était ainsi je serais religieuse... L'idée du silence y était pour beaucoup: après les émois familiaux causés par la maladie puis le décès de mon père, je recherchais le calme et l'isolement dans la peinture et le plaisir d'une existence tout à moi.
C'était mal passé. Elle y vit une volonté de plus de m'originaliser et de sortir du rang qui m'avait été, peut-être depuis longtemps, alloué. Des portes claquèrent, des cris...
Les études devaient être le moyen de me sauver... Mais, quotidiennement penchée sur l'aspirateur ou les mains dans l'eau grise de la lessive... elle me marquait d'un sceau tout aussi profond.
Aujourd'hui, je me suis acheté "L'élégance du hérisson" de Muriel Barbery et j'ai cherché en vain, mais je vais persister... "Winter" de Rick Bass chez Hoebeke ou "Le livre de Yaak" du même Rick Bass, chez Gallmeister... Vous connaissez ?
Bonne soirée à vous tous.
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