Et, pour en finir avec les citations de ce petit livre, voici quelques extraits que j’avais très envie de vous faire découvrir.
Page 105 – Le peu de chose, le presque rien, l’insignifiant – apparu dans les rares moments de confiance comme le plus signifiant - bien sûr… Mais aussi les moments de plus en plus nombreux où cela vacille, s’éloigne, s’efface, perd toute saveur et tout pouvoir.
Page 108 et les suivantes – Dans ce brouillard où je me perdais, moi-même réduit à l’état de piètre fantôme, un beau jour, j’ai vu de nouveau briller comme des gouttes d’eau irisées des plus belles couleurs de ce monde que je craignais d’avoir perdu, quelques poèmes du moine Saigyô, vieux de huit siècles et frais comme d’hier, en dépit de traductions qui, trop souvent, me semblaient bien peu claires.
Au crépuscule une barque amarrée sur les berges de la rivière
au loin la voie lactée là-bas aussi souffle un vent frais …
Au bout du crépuscule franchissant le col du mont Hihara
soudain le chant d’une tourterelle comme venu de l’au-delà
Là, il me semblait que Saigyô me tendait à travers le temps un modèle, un concentré de ce qu’il m’est arrivé d’éprouver au plus profond de moi, le centre d’où tout serait parti ou vers quoi tout se serait orienté. Chose à la fois mortifiante, parce qu’elle signifie qu’on n’a rien inventé, et réconfortante; écho dans lequel s’effacent siècles et distances, et qui semble témoigner d’une communauté inespérée. … exactement ce que j’aurai tant de fois ressenti et essayé de dire: un creusement de l’espace-temps jusqu’à l’infini, mais, il faut y insister, dans des circonstances banales, à l’intérieur de ce monde et d’une vie d’homme parfaitement quelconque et sans histoires.
Combien il est difficile pourtant d’arriver à renoncer à ce monde !
Ò vous qui répugnez à m’accorder un asile d’un instant !
Paroles cueillies ici et là, comme autant de frêles cannes plus nécessaires à mesure que le pas se fait plus «caduc», comme le dit un des derniers sonnets de Gôngora.
Page 113 et suivantes, à propos de Senancour et de Leopardi – L’un et l’autre, en ce début de XIXe siècle, ont parlé sur un même fond noir, au-dessous et au-dessus du même vide:
«Pourquoi la terre est-elle aussi désenchantée à mes yeux ? Je ne connais point de satiété, je trouve partout le vide», ou encore «… nous sommes vêtus de débris, nourris de débris, assis sur des débris» ces lignes de Senancour, Leopardi aurait pu les avoir écrites, mot pour mot…
Le singulier, c’est que sur ce même fond de désespoir aient persisté à fleurir, chez l’un le genêt tenace, chez l’autre la jonquille miraculeuse.
Chez l’un comme chez l’autre, une situation de profond désespoir ou, moins extrême, de regret et de désir violents, donnent à ce qui a été vécu une fois, ou entrevu, ou ardemment rêvé, une présence unique, comme une plus grande intensité lumineuse – jusqu’à rendre ce peu de chose plus inoubliable que la mort et le néant proclamés partout ailleurs par leur pensée. Chez l’un comme chez l’autre, une fête qui s’achève, des chants lointains, une simple voix dans la distance… et l’on dirait que cela donne au vers ou à la phrase qui en sont l’émanation une limpidité propre à leur faire traverser n’importe quel obstacle - de doute ou de crainte.
Phrases comme tracées par des elfes et, néanmoins, d’une sorte de simplicité qui ne cesse d’émouvoir.
Et enfin, pour terminer, une pensée de Kafka, datée du 18 octobree 1921:
«Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne prête à côté de chaque être et toujours dans sa plénitude, mais qu’elle soit voilée, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant là, ni hostile, ni malveillante, ni sourde; qu’on l’invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C’est là l’essence de la magie, qui ne crée pas, mais invoque.»
Bonne fin de journée à vous tous.
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